L'Union européenne elle-même a partiellement revu son interdiction des ventes de véhicules thermiques prévue pour 2035. Ce recul en dit long sur la complexité réelle d'une transition que certains présentaient comme inéluctable et imminente. Pourtant, les chiffres de vente de voitures électriques continuent de progresser. Alors, la fin du moteur thermique est-elle un horizon concret ou une projection idéologique déconnectée du terrain ?
Le parc mondial, angle mort de l'électrification automobile
On confond souvent les ventes de véhicules neufs avec la réalité du parc roulant. Ce sont pourtant deux grandeurs radicalement différentes. Aujourd'hui, environ 1,4 milliard de véhicules circulent dans le monde, dont seulement 74 millions sont électriques — soit à peine 5,3 % du total. Même si l'on cessait dès demain toute production thermique, des décennies seraient nécessaires pour que ce parc s'éteigne naturellement.
Les projections d'EV Volumes et de l'Agence Internationale de l'Énergie (AIE) convergent : en 2030, les véhicules électriques ne représenteraient que 15 % du parc mondial en circulation. En 2035, environ 30 %. La parité — c'est-à-dire la moitié du parc en électrique — ne serait atteinte qu'aux alentours de 2042, dans le scénario le plus optimiste. Et encore, ces estimations reposent sur des hypothèses volontaristes concernant les politiques publiques et la baisse des coûts de batterie.
Dans les marchés émergents — Inde, Afrique subsaharienne, Asie du Sud-Est — le parc thermique continuera de croître jusqu'au milieu des années 2040, l'électrique venant s'additionner à la mobilité existante plutôt que la remplacer. Rappelons-nous que les charrettes à bras n'ont pas été interdites : elles ont simplement été rendues économiquement obsolètes. C'est ce même mécanisme qui pilotera la transition automobile, à des rythmes très variables selon les géographies.
| Horizon | Part du parc mondial en électrique |
|---|---|
| Fin 2030 | ~15 % |
| Fin 2035 | ~30 % |
| Vers 2042 | ~50 % (scénario optimiste) |

Une carte mondiale fragmentée, loin du bloc unifié
La Chine occupe une position hors norme. Avec 60 % de parts de marché pour le véhicule électrique dans les ventes neuves en 2025, BYD, SAIC et Xpeng ont redéfini les règles industrielles mondiales. Les projections situent ce taux entre 73 % et 88 % d'ici 2035. À l'opposé, la Norvège atteint 95,7 % de ventes neuves électriques en 2025, tirant l'Europe du Nord vers le haut, tandis que l'Europe du Sud reste à la traîne.
Le cas américain illustre crûment les limites de l'approche politique. L'administration Trump a supprimé le crédit d'impôt de 7 500 dollars à l'achat, gelé le programme NEVI de déploiement des bornes et révoqué les normes d'émissions californiennes. Résultat : les ventes de véhicules électriques ont reculé de 4 % aux États-Unis en 2025, une tendance qui s'est accentuée début 2026. BloombergNEF a retiré 14 millions de véhicules de ses projections mondiales d'ici 2030 du seul fait de ce marché. Ford avait pourtant engagé 50 milliards de dollars sur ses plateformes électriques, et GM 35 milliards — des investissements qui ne s'évaporent pas avec un changement de locataire à la Maison Blanche.
Les transitions technologiques profondes ne se décrètent pas. Ni internet, ni les LED, ni les smartphones n'ont attendu une interdiction pour s'imposer. C'est le basculement du rapport qualité-coût qui déclenche une adoption irréversible. La transition vers l'électrique suivra vraisemblablement cette même logique — mais à des vitesses si multiples selon les régions, les revenus et les infrastructures que personne, quel que soit son âge, ne verra probablement la disparition totale du moteur à combustion de son vivant.
- Privilégiez les données de parc roulant plutôt que les seules statistiques de ventes neuves pour évaluer la transition réelle.
- Suivez les investissements industriels des constructeurs : ils indiquent la direction sur dix ans mieux que n'importe quel discours politique.
- Regardez les marchés émergents : c'est là que se jouera l'essentiel du volume thermique des deux prochaines décennies.